Sur Ovnis et Conscience


Publié par Eric Zurcher


Si l’ouvrage Ovnis et conscience fait actuellement parler de lui, c’est parce que derrière les problématiques qu’il soulève se trouvent des enjeux majeurs dont il faut avoir conscience.
D’abord, il faut rappeler qu’il s’agit d’une idée originale de Fabrice Bonvin. C’est lui qui a imaginé de faire travailler en commun plusieurs chercheurs venus d’horizons différents et porteurs de spécialisations diverses.
Ensuite, Fabrice a impulsé le thème transversal de la conscience. Pourquoi ce fil directeur a-t-il été choisi ? Justement parce qu’il recouvre un domaine encore mal exploré et qui peut devenir un élément clé de la compréhension du phénomène ovni. A ce stade, ce choix repose sur deux arguments forts, que je vais m’efforcer de développer dans ce court exposé.
 
Le premier est d’ordre général
et pour bien le comprendre, il faut s’extraire radicalement du cadre ufologique pour s’intéresser à l’épistémologie. La science a toujours été traversée par de vigoureux débats sur la nature de la réalité, et c’est normal car à l’origine, elle n’était pas simplement issue des mathématiques et de l’expérimentation, mais bien de la philosophie grecque.
Au XIX° siècle, Auguste Comte en tant qu’apôtre du positivisme, avait prévenu que sous aucun prétexte la science ne devait toucher à l’ontologie, c’est-à-dire à la nature ultime de la réalité, qui ne pouvait la concerner en aucune façon.
Mais avec l’invention de la physique quantique, touchant par nature à la production des phénomènes au niveau microphysique, l’interdit allait se révéler difficile à respecter. De fait, les positionnements ont pris le tour d’une césure de plus en plus forte à partir de 1925, avec des hommes comme Werner Heisenberg et Edwin Schrödinger.
Il faut souligner que ce débat n’a à aucun moment porté sur le formalisme, les mathématiques restant d’une logique sans faille ; elles constituent de fait le meilleur logiciel connu d’appréhension de l’univers et de la réalité ; et de ce point de vue, le théorème d’incomplétude de Godel constitue certainement l’exception qui confirme la règle. Les équations fonctionnent et produisent des résultats : il y a plus d’applications issues de la physique quantique que de la physique relativiste classique (einsteinienne).
C’est sur l’interprétation des résultats issus du cadre quantique, et surtout de leurs conséquences éventuelles, que s’est développé cette opposition entre plusieurs courants. Ces affrontements sont pourtant restés cadrés à l’intérieur du système scientifique, au point que le public n’a généralement pas connaissance de cette dichotomie, hormis une minorité ayant cherché à appréhender la physique quantique par des ouvrages de vulgarisation.
Bien qu’il existe plusieurs écoles présentant un éventail de positions, nous simplifierons les choses en ciblant les deux principaux courants bien identifiés du fait de leurs antagonismes.
Il y a d’abord l’école positiviste, se définissant elle-même comme réaliste et que l’on peut traduire par matérialiste. Cette interprétation a été largement majoritaire depuis Newton et a sans doute connu son apogée au XIX° siècle et dans la première moitié du XX° siècle. Elle reste encore très forte, non seulement en physique théorique, mais plus encore dans la biologie, qui représente, avec toutes les disciplines qui en découlent (sociobiologie, neurologie, etc.) une sorte de forteresse inexpugnable.
Son idéologie s’expose sans fard chez Gérôme Monod ou chez un Eric Edelmann dont le simple titre de l’ouvrage (Biologie de la conscience) offre un résumé saisissant de la doctrine. Un physicien de ce courant tiendra généralement le discours suivant (entendu) : Oui, c’est vrai, au niveau infinitésimal de la matière, il semble bien y avoir non localité. Dans son essence ultime, l’univers paraît donc affecter une forme de cohérence ; le temps et l’espace n’y existent pas ; pas plus que la matière, et en plus la conscience de l’observateur paraît y jouer un rôle. 
Mais finalement, on s’en fiche ! Car heureusement (!) il y a le principe de décohérence qui joue presque immédiatement, et là on rebascule dans notre monde connu. Ainsi on ne peut empêcher les spéculations des rêveurs mais il s’agit de foutaises, de délires qui n’ont aucun impact sur les réalités matérielles et la vie de tous les jours.
Seulement voilà, les « rêveurs » en question sont de plus en plus nombreux et constituent l’école opposée, dite idéaliste en opposition au réalisme supposé des premiers (et non pas en référence à de doux rêveurs !). Ce courant possède également des racines philosophiques très anciennes.
Il estime impensable de ne pas tenir compte des évidences que nous démontre avec de plus en plus d’acuité la physique quantique, sur ce que nous nommons réalité et qui constitue la structure intime de l’univers. 
Ainsi se trouve remise en question cette image d’une matière que l’on s’efforce de traquer, en vain, probablement parce qu’elle n’existe pas vraiment ; cette intrication complexe avec la conscience de l’observateur, qui donne à penser que l’infinitésimal serait avant tout constituée d’informations ; et tout cela mène inéluctablement à reconsidérer notre vision de l’univers et la trame de ce que nous nommons le réel.
Ces débats peuvent sembler purement théoriques et abstraits, mais ils ne le sont pas.
Nous y reviendrons dans la dernière partie.
 
Le second argument nous permet de réinvestir le terrain ufologique, puisque c’est le sujet vecteur de ce livre.
Ce qui paraît aussi extraordinaire qu’amusant, c’est que la césure scientifique évoquée plus haut se retrouve pareillement dans ce milieu. L’explication ne découle pas uniquement de certains stéréotypes de pensée, mais bien de l’importance des grilles d’analyses, indispensables en regard d’un phénomène toujours plus incompréhensible.
Ainsi, nombreux sont ceux qui fonctionnent encore avec des logiciels datant des années 50, s’imaginant que les ovnis sont des vaisseaux métalliques venant d’autres planètes, utilisant une physique et une technologie légèrement en avance sur la nôtre, etc.
Hélas, cette vision n’est qu’une projection de nos représentations successives du monde, et elle ne peut que se heurter au mur d’une incommensurabilité absolue. Le seul moyen d’entamer ce mur réside dans une projection, certes risquée, des avancées les plus pointues de la connaissance scientifique.
Si bien que d’autres personnes ayant compris que ce phénomène était infiniment plus complexe qu’on ne l’imaginait au début, on également réalisé qu’au fil du temps, les grilles de lecture allaient automatiquement évoluer vers une complexité croissante.
Or, il existe une question centrale que devrait se poser tout esprit intéressé par le problème des ovnis : quelles sont les caractéristiques de ce phénomène ? C’est aujourd’hui plus facile de les entrevoir car nous disposons d’un recul de 70 ans pour la période contemporaine (1945-2015). En les classant chronologiquement par leur ordre d’apparition historique, il en existe effectivement cinq, dont l’étrangeté ou l’absurdité paraissent évidentes en référence à notre paradigme général, mais qui n’en pointent pas moins la même direction : celle d’une interprétation idéaliste de la physique.
Vu l’importance des enjeux, voilà bien pourquoi le phénomène ovni est un sujet si dérangeant.
Mais revenons-en à nos caractéristiques ; Il se trouve que la quatrième d’entre-elles, apparue dans la décennie 70-80, a mis en relief dans bon nombre d’observations rapprochées une composante psychique inattendue : un lien perceptible entre la conscience de l’observateur et la relation de son observation.
Il s’agissait là d’un constat difficilement explicable et porteur de conséquences lourdes ; au point que certains l’ont farouchement combattu, d’autres l’ont récupéré à titre d’argument réducteur, et que beaucoup ont préféré simplement l’ignorer.
C’était pourtant une indication qui pouvait nous placer au cœur de l’énigme.
L’équipe qui a produit ce livre partage cette conviction que le thème général évoqué précédemment, n’est pas sans relation avec l’irruption du thème conscience dans le cadre ufologique.
Nous partons du principe que s’intéresser à ce phénomène,  c’est tenter de le comprendre ;
Et voilà pourquoi le thème impulsé par Fabrice Bonvin est d’une telle pertinence…
 
En conclusion, je voudrais dans cette dernière partie, revenir aux enjeux tels qu’ils se présentent au plan général.
Beaucoup s’imaginent que le débat qui traverse le monde scientifique et dont je vous ai entretenu plus haut, n’a au fond pas grande importance. Il relèverait d’un niveau théorique, abstrait, et finalement sans effet majeur sur nos vies courantes.
Grave erreur….
Théorique, au sens d’une pensée pure navigant à un haut niveau d’abstraction, il l’est certainement. Mais il n’en est pas moins porteur de conséquences lourdes, s’enchaînant presque mécaniquement, dont les effets vont affecter toute l’espèce humaine, et ce jusqu’à nos vies personnelles.
 
Ce qui découle de l’interprétation purement matérialiste des choses nous est connue dans la mesure où ce courant majoritaire à largement irrigué tout le « noir XX° siècle ».
Derrière la vision si réaliste de J.Monod, prolongée aujourd’hui par le philosophe André Comte-Sponville, apparaît d’abord un non-sens absolu avec son revers obligé : le nihilisme. L’univers n’aurait aucun sens, et la vie qui en a émergé au hasard n’en aurait pas non plus ; par conséquence nos existences en sont également dépourvues, hormis celui que nous voudrions bien lui donner. On reconnait là l’existentialisme sartrien, mais cette pensée du non-sens et de l’absurde se retrouve également dans tous les domaines de l’expression, du théâtre à la littérature, de la peinture au septième Art.
Bien plus, elle met en jeu la notion même d’humanisme. St Exupéry nous avait pourtant prévenu : A partir, du moment où l’homme « n’est plus que… »…  tout est terminé.
D’une simple mécanique au XIX°, il est devenu une banale machine biologique et neuronale au XX° ; une machine à produire de la conscience. Ainsi la fin de l’humanisme n’apporte pas seulement la désespérance, mais bien les horreurs de demain qu’elle justifie par avance.
Il y en a un au moins qui ne cache rien des conséquences à venir, c’est Edward Wilson, le « Pape de la sociobiologie » : A la fin du XXI° siècle, nous aurons une vision globale et définitive de l’univers et de la vie. Mais les résultats risquent de ne pas être faciles à accepter ou à supporter pour les contemporains de cette époque. Un chaos généralisé est à craindre, mais heureusement, il nous reste encore presque un siècle.
Lucidité ou cynisme ? Les deux probablement. L’aboutissement des pires cauchemars de la Science-Fiction sont désormais envisageables et inscrits dans la rationalité matérialiste.
 
Des conséquences diamétralement opposées découlent du courant idéaliste, encore qu’elles ne soient pas toutes évaluées à l’heure actuelle. L’axe fondateur de cette école tourne autour de l’idée de conscience et retourne l’argument matérialiste : ce n’est pas la matière qui aboutirait à la conscience, mais bien l’inverse. La matière proviendrait d’une organisation progressive, en tant qu’informations densifiées, d’une conscience sous-jacente à l’origine des manifestations du réel. C’est une des conséquences que l’on peut tirer des expériences quantiques et qui se retrouvent dans de nombreuses déclarations, dont celle-ci : Ce que nous appelons « réalité » est produit par un niveau d’informations situé en dehors de l’espace-temps, mais nous n’avons actuellement aucun moyen de l’appréhender, même partiellement*.
Ainsi, l’univers et l’émergence de la vie ne seraient pas des non-sens dû au « hasard ». Il existerait une dimension métaphysique non encore appréhendée par la science, et l’émergence de la conscience jouerait un rôle crucial dans ces processus.
C’est ce point de vue qu’ont toujours soutenu toutes les traditions millénaires sans exception. Enoncé d’un point de vue scientifique, force est de constater que l’on se trouve ici en pleine métaphysique bouddhiste* !
C’est de ce courant qu’a progressivement émergé cette nouvelle physique de l’information, qui pourrait à terme bouleverser notre conception du monde ; thèmes que développent si bien Philippe Solal et Philippe Guillemant.
Comme l’a montré dans un livre admirable l’épistémologue Jean Staune*, les lignes bougent depuis une trentaine d’années et le curseur qui pointait vers les idéologies matérialistes est en train de se déplacer lentement vers une révolution paradigmatique. Cette trajectoire est repérable à partir des résultats décisifs obtenus par Alain Aspect à Paris en 1981, concernant l’intrication quantique. Depuis, il ne se passe pas une année sans que de nouvelles expériences et hypothèses ébranlent les anciennes certitudes.
 
Cela sera-t-il suffisant pour modifier le devenir de l’espèce humaine ?
L’avenir le dira, mais le temps presse…
 
 
 
· Ces propos se retrouvent sous des formes diverses aussi bien chez D.Bhom, A.Suarez ou S.Ortoli et J-P. Pharabod (Le Cantique des Quantiques) Ed Essai – poche, 2007.
· Voir également les enseignements de Sri Ramana Maharshi, in R.M. l’Homme de lumière. (P.Lebail / Ed Le Mail 1991)
· Jean Staune : Notre existence a-t-elle un sens ? / Une enquête scientifique et philosophique. Presses de la Renaissance, 2007.